Le 28 mars dernier le Conseil fédéral a adressé à l’Assemblée fédérale son message relatif à la modification de la loi sur les forêts et à l’initiative populaire « Sauver la Forêt suisse ». Laissant de côté les aspects de politique forestière, je me suis attaché à découvrir le rôle que l’on réservait aux professionnels de la forêt dans le cadre de la révision partielle de la loi fédérale sur les forêts.
… Soyez technocrate!
Opération clef de la culture de la forêt effectuée par le forestier professionnel, le martelage est l’acte essentiel et incontournable visant à l’application d’une législation sur les forêts. Le martelage est à la fois l’expression de compétences sylvicoles et de l’exercice de l’autorité d’un organisme pérenne découlant de l’application d’une loi cadre.
Son remplacement par des concessions pluriannuelles pose, pour le professionnel, les problèmes suivants:
L’on ne reconnaît plus aux ingénieurs et gardes forestiers de compétences actives en matière sylvicole. Cette tâche est laissée aux propriétaires forestiers et perd son aspect de service effectué par un professionnel compétent visant une certaine bienfacture, pour n’être plus qu’un acte se résumant à un volume maximum de bois pouvant être prélevé. Henry Biolley avait fort bien su exprimer cet aspect en affirmant: « Le haut intérêt du martelage consiste à convertir l’exploitation en culture. » C’est-à-dire que le martelage, consistant au marquage individuel des arbres, permet à l’action de récolter, de ne pas être une simple mesure de livraison de bois, mais véritablement un processus complexe permettant l’approvisionnement de la filière bois tout en effectuant les soins indispensables à l’entretien de la forêt multifonctionnelle.
Ce remplacement du martelage est d’autant plus navrant que chez les propriétaires forestiers privés ce service est celui le plus demandé et est fort apprécié. Le martelage est encore l’occasion de donner les conseils et les informations sur la forêt qu’ils souhaitent.1
L’art. 23 al. 1 charge les propriétaires de respecter des principes faisant indiscutablement appel à des connaissances professionnelles forestières. Donc tout en écartant les professionnels d’un acte essentiel pour la gestion de la forêt, on les contraint à appliquer leurs connaissances non plus de manière active et positive en accompagnant le propriétaire forestier lors du martelage, mais de manière réactive par un contrôle de la bienfacture de travaux déjà réalisés. Il est pour le moins décevant pour un forestier de n’être plus considéré comme l’accompagnateur de la démarche du propriétaire forestier, mais comme celui appelé à le corriger.
… Soyez juriste et gratte-papier!
Ce rôle de technocrate que le projet de révision partielle de la loi sur les forêts veut faire endosser aux forestiers professionnels est encore renforcé par l’édiction de normes légales fixant les exigences de base d’une sylviculture proche de la nature.
Par ce biais, l’on va non seulement figer la pratique de la sylviculture, en empêchant toute expérimentation liée à l’observation de la dynamique naturelle des peuplements, mais encore en paramétrant de manière caricaturale l’art de la sylviculture. La Suisse a investi de manière conséquente pour bénéficier de professionnels hautement qualifiés, créatifs et passionnés, il est incompréhensible que l’on enferme ces mêmes professionnels dans la simple application de normes minimalistes. Pour un professionnel l’édiction de telles normes sur son activité est inacceptable.
… Soyez gendarme!
L’application du projet de révision de la loi tel qu’il est proposé par le Conseil fédéral aura pour déplorable conséquence de diviser le monde forestier en deux: les forestiers-exploitants et les forestiers-gendarmes. Division qui, en outre, aura pour effet la mort d’une gestion multifonctionnelle efficace. Les exploitants et les propriétaires forestiers n’auront comme objectif que la fonction prioritaire de la forêt pour laquelle ils seraient rémunérés soit par la vente du bois soit par des aides financières de la Confédération et des cantons. Leurs travaux seront contrôlés par des forestiers-gendarmes qui auront pour tâche de vérifier que les travaux respectent les normes établies. Ce qui a pour conséquence qu’aucun professionnel n’agira sur le peuplement avec l’objectif de la gestion multifonctionnelle du patrimoine forestier.
Je crois que les forestiers (ingénieurs forestiers, gardes forestiers, forestiers-bûcherons…) ont choisi leur métier par passion, par amour de l’écosystème forestier et parce qu’ils ont toujours été interpellés par la faculté de la forêt à fournir une multitude de prestations. L’exercice de ces professions mêlant de manière intime technique, biologie et communication en fait un art. C’est ce qui fait toute la noblesse des métiers de forestier. Le projet de révision partielle de la loi sur les forêts présenté par le Conseil fédéral ne met aucunement en exergue ces éléments essentiels.
1 WILD-ECK S., ZIMMERMANN W. 2005: Der Schweizer Privatwald und seine Eigentümerinnen und seine Eigentümer. Eine repräsentative Umfrage unter den Schweizer Privatwaldeigentümerinnen und –eigentümern zu deren Waldeigentum und Einstellungen gegenüber Wald und Waldpolitik. Schlussbericht. Schriftenreihe Umwelt Nr. 382. Bundesamt für Umwelt, Wald und Landschaft, Bern. 120 S.
JB 4.6.07 / BA 6.6.07